La Transition
Comment passer de l'organisation actuelle à une organisation sageocratique : par un choix démocratique, avec ses étapes, ses coûts et ses incertitudes.
Ce que la transition n'est pas
Tout projet de transformation pose une question inévitable : comment passer concrètement de ce qui existe à ce qui est proposé ? La Sageocratie y répond avec précision. Ce n'est ni une vague promesse de changement progressif, ni un plan centralisé imposé d'en haut, ni l'attente passive d'un effondrement.
La transition n'est pas une abolition. Les révolutions qui commencent par tout détruire reproduisent presque toujours, sous d'autres noms, les mêmes formes de domination que celles qu'elles ont renversées. Là où il était question de justice, sont apparues des formes de contrôle. Là où il était question de libération, se sont installées de nouvelles dépendances.
La transition n'est pas non plus un grand soir. Elle commence dès aujourd'hui, avec chaque personne qui choisit de fonctionner selon les trois principes. Elle ne change de nature qu'au moment où un peuple, par un vote à une large majorité, choisit de sortir de l'ancien système. Ce choix se prépare, se décide démocratiquement et entre en vigueur à une date fixée et annoncée à l'avance.
Le basculement n'est pas une transition imposée, mais une inversion de légitimité.
Six points de clarification
- Pas une révolution, ni une prise de pouvoir
- Pas un plan conçu par des experts et imposé de l'extérieur
- Pas une décision prise sans le peuple : seul un vote à une large majorité peut ouvrir la porte
- Pas une promesse sans coût : la traversée aura ses années difficiles
- Pas un système centralisé qui planifie l'économie
- Pas une prison : personne n'est retenu, chacun peut partir et revenir
Pourquoi cela ne peut pas être imposé
La Sageocratie ne peut pas être imposée. Cette impossibilité n'est ni une limite, ni une faiblesse. Elle découle de sa nature même. Une organisation fondée sur la qualité de la perception, sur la compréhension des situations et sur la recherche de la cohérence ne peut pas naître d'une contrainte extérieure. Elle ne peut émerger que d'un processus intérieur, d'un changement progressif du regard porté sur le réel.
On n'adhère pas à une organisation comme celle-ci parce qu'on y est obligé. On y entre parce que quelque chose devient évident. Parce que ce qui est perçu ne peut plus être ignoré. Parce que la cohérence observée appelle une participation. Une organisation qui prétend reposer sur la perception et la responsabilité ne peut pas commencer par nier ces principes. Elle se contredirait dès son origine.
Le moyen n'est pas séparé du but. Il en est déjà l'expression. C'est pourquoi une majorité simple ne suffit pas pour un changement de cette ampleur : la syntonie ne s'impose pas à 52 %.
Ce que l'histoire confirme
Les grandes transformations qui ont duré, l'abolition de l'esclavage, le droit de vote des femmes, la protection de l'enfance, ne se sont pas imposées par la seule force législative. Elles ont été précédées par un basculement de la perception collective qui rendait l'ancien état des choses de moins en moins tenable.
La loi n'a souvent fait que nommer ce qui était déjà reconnu. La Sageocratie suit la même logique : rendre perceptible ce qui est cohérent, afin que la reconnaissance précède, et appelle, le changement formel.
Comment cela émerge
Les grandes transformations ne commencent presque jamais par le sommet. Elles ne naissent pas d'une décision centralisée, ni d'un plan global appliqué partout de la même façon. Elles prennent racine ailleurs, dans des espaces locaux, à travers des expériences concrètes portées par des personnes et des groupes qui, à un moment donné, se mettent à fonctionner autrement.
Ces expériences ne se voient pas tout de suite comme un mouvement d'ensemble. Elles apparaissent d'abord comme des initiatives isolées, des ajustements locaux, des tentatives singulières. Pourtant, elles ne restent pas sans effet. Elles s'accumulent. Elles produisent des résultats. Elles deviennent des références. Sans coordination centrale, sans stratégie globale, elles commencent à se répondre, à se renforcer, à tisser une trame invisible mais réelle.
Des monnaies locales qui favorisent les circuits courts. Des organisations de plusieurs centaines de personnes qui fonctionnent sans hiérarchie. Des communes qui associent des citoyens à leurs décisions d'urbanisme. Des écoles qui ont remplacé les notes par des évaluations racontées. Aucune de ces expériences ne se dit sageocratique. Mais toutes vont dans la même direction.
Ce que la Sageocratie nomme, le monde est déjà en train de le faire.
Les trois phases du chemin
Le passage vers une société sageocratique ne suivra pas une ligne droite. Il se déploiera en trois phases, qui peuvent se chevaucher mais qui répondent à des logiques distinctes. Ce n'est qu'un chemin possible, que ceux qui le vivront ajusteront.
Des personnes se déclarent Sageocrates sur sageocracy.org. Elles commencent à fonctionner depuis ces principes dans leurs décisions, leurs engagements, leurs relations. Cette phase est presque invisible pour les institutions. Elle ne produit pas de résultats électoraux. Elle ne fait pas la une des journaux. De l'extérieur, elle ne ressemble à rien. De l'intérieur, c'est ce que les historiens des transformations appellent le travail souterrain du changement : la période où les représentations collectives se déplacent avant que les structures ne bougent.
Elle commence lorsque, dans plusieurs pays, le nombre de Sageocrates inscrits atteint des seuils qui rendent le phénomène politiquement incontournable. À ce stade, des élus se déclarent Sageocrates. Des partis intègrent des éléments du vocabulaire sageocratique dans leurs programmes. Des collectivités locales adoptent des mécanismes inspirés des principes. Cette phase comporte un risque qu'il faut nommer : quand une idée entre dans le courant dominant, elle est souvent vidée de sa substance la plus exigeante. La Sageocratie devra alors maintenir la clarté de ses principes face aux simplifications inévitables.
Les inscriptions ne décident rien par elles-mêmes. Lorsqu'elles deviennent assez nombreuses, elles peuvent conduire des élus à engager une procédure officielle. Une assemblée de citoyens tirés au sort examine alors le projet, publiquement, comme l'Irlande l'a fait avant ses référendums. Puis le peuple décide, par référendum, à une large majorité, au moins les deux tiers des suffrages, avec une participation minimale écrite dans le texte soumis au vote : un engagement pris à l'avance, puisque le droit en vigueur se contente souvent de la majorité simple. Un changement de cette ampleur demande aussi une révision de la Constitution. Tout cela se fait dans le cadre des institutions démocratiques du pays. Au jour fixé, le gouvernement et le Parlement remettent au peuple le pouvoir de faire la loi, et leurs fonctions prennent fin : un Conseil de la Sageocratie, dont chaque membre est approuvé par le peuple, propose les lois, que le peuple adopte ou refuse. Les Reliances sont alors déployées à l'échelle du pays et le filtre du vivant entre dans le cadre légal.
Avant le basculement : le travail souterrain
Avant que le basculement ne devienne pleinement visible, une phase s'installe, souvent longue, parfois inconfortable, mais profondément nécessaire. Dans cette période, les structures existantes continuent de fonctionner avec leurs règles, leurs cadres, leurs logiques. Elles ne disparaissent pas. Mais en parallèle, d'autres manières de faire apparaissent, se développent, gagnent en consistance.
Le livre est lucide sur les limites de cette phase : les expériences sageocratiques ne peuvent pas vraiment grandir tant que le cadre actuel les en empêche. Une école qui apprend autrement reste à la marge. Une coopérative qui reconnaît la valeur autrement est plafonnée. Une commune qui veut décider vraiment ensemble se heurte aux règles en place. Les initiatives sageocratiques peuvent émerger, elles ne peuvent pas changer d'échelle tant que le cadre ne change pas.
Et pourtant, c'est précisément ce travail souterrain qui prépare le basculement. Les espaces qui vivent déjà autrement ne cherchent pas à détruire les structures existantes. Ils démontrent. Par leur manière de fonctionner, par la qualité des décisions qu'ils produisent, par leur capacité à traverser les tensions sans se désagréger, ils rendent visible ce qui est possible. Chaque expérience cohérente devient une preuve.
Trois petits pays qui ont déplacé le monde
La Finlande, dans les années 1970, a refondu son système éducatif. Quand les premiers classements PISA ont été publiés, au début des années 2000, elle s'est retrouvée en tête, et son modèle est devenu une référence mondiale, même si ses résultats ont nettement reculé depuis les années 2010.
Le Costa Rica a aboli son armée en 1948 et investi le budget libéré dans l'éducation, la santé, la reforestation. Aujourd'hui, ce pays de cinq millions d'habitants produit, hors années de grande sécheresse, la quasi-totalité de son électricité sans énergie fossile.
L'Islande, sur la parité, oblige les entreprises à prouver l'égalité salariale, garantit des congés parentaux égalitaires, soutient la présence massive des femmes en politique. Elle est première, depuis 2009, de l'indice mondial de l'écart entre les sexes du Forum économique mondial.
Trois pays, trois domaines. À chaque fois, le même mécanisme : pas d'imposition, pas de croisade. Une démonstration tenue dans le temps, jusqu'à ce qu'elle devienne une référence mondiale.
L'ordre dans lequel les secteurs basculent
Après l'entrée en vigueur, la transformation ne se fait pas partout en même temps. Certains secteurs basculent tôt parce que les conditions y sont déjà réunies. D'autres prennent plus de temps, à mesure que les alternatives deviennent disponibles. Et tant que la monnaie de transition existe, personne ne doit perdre à basculer : un secteur passe à la contribution reconnue quand les biens communs couvrent l'essentiel de ce que ses membres achetaient.
L'habitat, premier chantier
La plupart de nos logements ont été construits sans tenir compte du vivant. Le nouvel habitat est le premier des chantiers : il commence dès le premier jour et avance aussi vite que le permettent les forces de tous. Des communautés à taille humaine, des maisons bien orientées, faites de matériaux du lieu, qui demandent jusqu'à dix fois moins d'énergie pour se chauffer. Chacun aide à construire la maison des autres, librement, avec des artisans qui veillent à la solidité de ce qui est bâti.
Le soin
Le soin peut basculer tôt. Les soignants sont déjà nombreux à exercer par vocation autant que pour le salaire, et la reconnaissance par les Reliances, accompagnée des biens communs garantis, devra être à la hauteur de cet engagement. Mais il faut des années pour former un médecin. La plupart des soins se donnent là où l'on vit, entouré des siens ; l'hôpital reste là pour les cas qui l'exigent.
L'éducation
L'éducation suit naturellement. Les systèmes éducatifs actuels ont été conçus pour préparer à une économie industrielle. La transition commence par des espaces d'apprentissage qui valorisent la transmission réelle, la contribution au collectif, la capacité à percevoir les liens. Et leur efficacité finit par déplacer les structures officielles.
L'agriculture
L'agriculture peut basculer dès que la garantie alimentaire est en place. Les agriculteurs qui régénèrent leurs sols, préservent la biodiversité, transmettent leurs savoirs à des plus jeunes, voient leur contribution pleinement reconnue par les Reliances. Dès le lendemain du jour fixé, les fermes, accompagnées, cessent d'employer des pesticides de synthèse et sont payées pour rendre leurs sols vivants ; les engrais de synthèse cessent par étapes, et le filtre du vivant écarte peu à peu les autres pratiques qui dégradent.
Les industries lourdes
L'énergie, les réseaux, les transports basculent plus tard, à mesure que les technologies de remplacement deviennent disponibles et que les organisations productives se transforment. Pendant cette transformation, ils continuent à fonctionner sur un mode salarial, payé en monnaie de transition, pour ne pas interrompre les fonctions vitales.
La propriété devient gardiennage
Le lieu où l'on vit reste la propriété de ceux qui le possèdent pendant vingt-cinq à trente ans après le jour fixé, le temps d'une génération ; il en va de même pour deux lieux de séjour au plus, à condition qu'on y vive vraiment une partie de l'année. Au-delà de trois lieux en tout, cela n'a plus de sens. Dès le jour de l'entrée en vigueur, plus personne ne paie de loyer pour le lieu où il vit : le locataire en devient le gardien, avec un droit d'y rester que nul ne peut lui retirer tant qu'il en prend soin. Celui qui louait garde ce qu'il habite, et reçoit, pour ce qu'il cède, la compensation commune. Enfin, l'accumulation s'arrête : les sociétés et les fonds qui possèdent des logements par centaines sont dissous, et leurs logements reviennent à ceux qui y vivent ; les logements vides, au-delà des trois lieux de chacun, sont confiés à ceux qui en ont besoin. Le logement où l'on vit n'est jamais retiré à celui qui l'habite, en prend soin et ne nuit pas sérieusement à ses voisins, à ceux qui vivent avec lui ou au vivant.
Le vivant, transversal
Les principes de syntonie et d'harmonie avec le vivant ne sont pas un secteur parmi d'autres. Ils traversent tous les domaines précédents. Ils sont le filtre qui détermine, dans chaque secteur, ce qui peut être payé en monnaie de transition et reconnu par les Reliances, et ce qui ne le peut pas.
Quand un pays bascule, ce que cela change réellement
Sur le terrain, des initiatives existent déjà partout. Des fermes qui soignent les sols. Des écoles qui apprennent autrement. Des entreprises qui partagent vraiment. Elles donnent souvent de meilleurs résultats que le système en place. Et pourtant, elles restent petites.
Pourquoi ? Parce que tout, autour d'elles, a été pensé pour l'autre modèle. Les routes, les usines, les lois, les aides publiques, tout, depuis des décennies, soutient les systèmes en place. Une ferme qui prend soin des sols ne touche pas les mêmes aides qu'une exploitation industrielle. Une école qui apprend autrement doit se battre contre des règles qui n'ont pas été pensées pour elle.
Le problème, ce n'est pas le manque de solutions. C'est le cadre lui-même. Lui qui décide, en amont, de ce qui peut grandir, et de ce qui restera petit.
Quand un pays bascule démocratiquement, ce n'est pas une loi parmi d'autres qui change. C'est le cadre tout entier. Et quand le cadre change, ce qui était impossible devient possible. Ce qui dominait perd son avantage. Ce qui demandait du courage devient simplement la norme.
Ce que le basculement libère
Les Reliances sont déployées à l'échelle nationale. Les initiatives bloquées par le verrouillage des institutions voient leurs obstacles se dissoudre. Le cadre réglementaire évolue pour correspondre à la nouvelle légitimité. Les incitations se réalignent. Ce qui était courageux et difficile dans l'ancien cadre devient la norme dans le nouveau.
La rapidité de la transformation après le basculement ne vient pas d'une planification. Elle vient du fait que des milliers de projets, de personnes formées, de modèles déjà testés n'attendaient que le cadre qui les rendrait viables.
Le basculement ne crée pas la transformation. Il la libère.
Le jour de l'entrée en vigueur, trois actes simultanés
1. Les biens communs essentiels sont garantis. Une part des aliments essentiels à une vie saine (d'abord des fruits, des légumes et d'autres produits simples de la terre), le logement, les soins, l'éducation, les vêtements de base, les moyens de communiquer, l'énergie et l'eau nécessaires deviennent accessibles à tous, sans condition et sans rien payer. Personne ne peut plus tomber sous un seuil de subsistance.
2. Les Reliances entrent en vigueur. La reconnaissance des contributions au vivant, soin, transmission, création, présence, entretien, devient opérationnelle. Les Reliances ne sont pas une monnaie : elles sont la trace de ce qu'une contribution a produit autour d'elle.
3. Une monnaie de transition est créée. Uniquement numérique, distincte des Reliances, sur un système séparé, elle obéit à trois règles : le filtre du vivant (elle ne peut payer que ce qui respecte le vivant, ce que l'on vérifie chez ceux qui vendent, jamais dans ce que chacun achète), une monnaie qui fond (ce que l'on en garde diminue peu à peu, et elle s'éteint en une cinquantaine d'années), et la non-convertibilité (elle ne s'échange contre aucune monnaie étrangère, ni ne s'achète, à une seule exception, fixe et la même pour tous : la part d'accueil des visiteurs). Chaque adulte reçoit le même capital de départ ; les enfants, une part réduite, complétée à leur majorité.
Les échanges avec le monde
Le pays ne se ferme pas, mais il change de rapport au monde. Il cherche d'abord l'autonomie pour l'essentiel, et le filtre du vivant s'applique aussi à ce qui vient de l'extérieur. Ce que le pays exporte est payé en devises, versées à un fonds commun des échanges extérieurs, qui achète au-dehors ce que le pays ne peut pas encore produire. Les visiteurs sont accueillis comme des hôtes et obtiennent de la monnaie de transition en contribuant. Ils peuvent aussi verser, dans leur propre monnaie, une contribution d'accueil, la même pour tous, qui leur ouvre une part d'accueil, modeste et personnelle, qui s'éteint à leur départ : payer davantage ne donne pas davantage. Le modèle se diffuse par la cohérence de ses exigences, pas par la force : plus d'autres pays basculeront, plus ces échanges se feront selon leurs propres règles.
Ce que devient l'ancien système
Le jour où un peuple choisit la Sageocratie, il ne choisit pas une réforme de l'ancien système : il choisit d'en sortir. Ce qui suit décrit une voie possible, non un plan figé. Ceux qui vivront la traversée en fixeront les modalités, en syntonie et en conscience, et trouveront peut-être des chemins plus justes encore. Ceux qui ont voté non restent citoyens à part entière. Des rendez-vous de bilan, fixés à l'avance (trois ans après l'entrée en vigueur, puis au bout de cinq ans, puis tous les dix ans), permettent de corriger le chemin. Et le peuple pourra toujours, par la même voie et avec la même exigence, revenir sur la Sageocratie, jamais sur ce qui ne se vote jamais : la vie, la dignité, l'égalité et les libertés de chacun, son toit, ses biens de tous les jours et l'essentiel.
Rien de cela ne s'applique aujourd'hui. Ces mesures supposeraient une décision du peuple, une révision de la Constitution et la sortie de plusieurs engagements internationaux. D'ici là, les contrats, crédits, baux et pensions de chacun restent pleinement en vigueur, et nous n'invitons personne à cesser de les honorer, ni à emprunter, vendre ou cesser d'épargner en pariant sur ce chemin : nul ne sait quand un peuple le choisira.
Sortir de l'ancien système monétaire
Le pays quitte sa monnaie actuelle et les accords qui l'y attachent : pour un pays de la zone euro, l'Union européenne et l'euro, que les traités permettent de quitter deux ans après la notification ; ailleurs, une union monétaire, l'ancrage à une devise étrangère ou des engagements envers des créanciers internationaux. Il quitte aussi toute alliance militaire, qui le lierait d'avance aux conflits des autres ; il garde ses forces de défense, et se défend aussitôt s'il est attaqué. Le délai ne sert pas à revenir sur le choix, mais à préparer le jour de l'entrée en vigueur. Jusqu'au jour fixé, la vie de tous les jours continue comme la veille : on est payé, on achète, on se soigne, et les contrats sont honorés. Une date de référence, fixée le jour où la procédure officielle est engagée, est publiée avec ses règles : c'est la situation de ce jour-là qui compte, pour que personne n'ait intérêt à se précipiter. Les sorties d'argent vers l'étranger sont limitées, et peut-être les retraits, comme l'ont fait Chypre et la Grèce. Ces années seront difficiles.
Les avoirs, le capital de départ et la compensation commune
Les prix et les salaires nets passent tels quels dans la nouvelle unité, à un pour un. Les loyers, eux, prennent fin pour les lieux que l'on habite ou où l'on travaille : chacun en devient le gardien. Mais les avoirs accumulés ne sont pas convertis : ce serait recopier dans le nouveau monde les inégalités de l'ancien. Chaque adulte reçoit le même capital de départ, versé chaque mois, sur de longues années, à un rythme publié. L'ancienne monnaie, quand elle garde une valeur au-dehors, l'or et les métaux précieux gardés en placement, et les avoirs étrangers de ceux qui choisissent de vivre dans le pays rejoignent, contre la compensation commune, le fonds commun des échanges extérieurs, où ils servent à tous. Car une part modeste de l'ancien patrimoine passe, par une seule règle, la même pour tous : la compensation commune. Pour ce qu'il cesse d'avoir (l'épargne non convertie, avec ce qui a été remis au fonds commun, ce qu'il donnait en location, la terre qu'il confie, les parts d'une société), chacun reçoit chaque mois, en monnaie de transition, une somme comptée sur une valeur publique de référence, jusqu'à un plafond que le peuple fixe, le même pour tous.
La dette et les banques
La dette publique est effacée : un choix souverain, assumé, qui a ses précédents dans l'histoire et un coût, la perte de l'accès au crédit international. L'effacement pèse aussi sur des épargnants d'autres pays, souvent modestes : le pays le leur dit en face, et cherche avec leurs gouvernements ce qui peut amortir ce choc. Les crédits bancaires s'éteignent avec la monnaie qui les avait créés. L'argent prêté entre particuliers ou entre entreprises s'éteint aussi, hors les factures en cours, et ce qui restait dû entre dans la compensation commune de celui qui avait prêté. Les banques cessent de créer de la monnaie, et ceux qui y travaillaient mettent leur savoir-faire au service de la monnaie de transition et du fonds commun.
Les retraites
Chaque retraité garde l'essentiel garanti, reste dans son lieu de vie et reçoit le même capital de départ que tous les adultes, versé chaque mois, comme il recevait sa pension. Ce que sa pension servait d'abord à payer ne lui coûte plus rien : c'est pourquoi les pensions, attachées à l'ancien système, s'arrêtent avec lui. Une règle guide ce passage : celui dont la pension était modeste ne doit rien y perdre pour ce que l'essentiel ne couvre pas. L'ordre de grandeur des montants sera publié avant le vote, chiffres à l'appui.
Pour chacun, la règle est la même : ce que l'on habite reste à soi, ce qui est garanti vient avant ce qui disparaît, et seule l'accumulation prend fin.
Les résistances, et ce qu'elles signalent
Toute transformation profonde rencontre des résistances. Ce n'est ni une anomalie ni un échec. Au contraire, cela montre que quelque chose de réel est en train d'être touché. Mais toutes les résistances ne se valent pas, et certaines ont raison.
Les résistances de la compréhension
Beaucoup de personnes ne s'opposent pas à la Sageocratie par refus. Elles ne la connaissent pas encore, ou tentent de l'interpréter à partir des catégories qu'elles connaissent déjà, démocratie participative, communisme, écologie politique, spiritualité collective. Et comme elle ne correspond pleinement à aucune de ces catégories, elle leur paraît floue. Cette résistance n'est pas un rejet. C'est un moment du processus de compréhension.
Les résistances de l'intérêt
Certaines personnes, certaines structures, certaines institutions tirent un avantage réel des systèmes existants. Une transformation qui change le cadre est, pour elles, une menace concrète. Cette résistance prend rarement le visage de ce qu'elle est. Elle s'habille d'arguments rationnels. La différence est simple : une objection sincère cherche à améliorer. Une résistance d'intérêt cherche à empêcher. La réponse ne réside pas dans l'affrontement, mais dans la démonstration.
Les résistances de la peur
Toute transformation passe par une traversée où les anciens repères ne fonctionnent plus tout à fait, tandis que les nouveaux ne sont pas encore établis. Cet entre-deux génère de l'angoisse. Cette angoisse n'est pas du conservatisme : c'est une forme d'intelligence. Elle rappelle qu'un système, même imparfait, a une fonction. Y répondre, c'est accompagner, rendre visible que la traversée est possible et dire honnêtement ce qu'elle coûte.
L'objection qui a raison
Il faut enfin compter avec une autre forme d'objection, la plus précieuse : celle qui a raison. Certaines objections montreront que le livre se trompe, et c'est à elles qu'il faudra donner le plus de poids. Une résistance, lorsqu'elle est bien lue, n'est pas un obstacle à éliminer, mais une indication de ce qu'il faut encore comprendre ou ajuster. Il y a enfin le désaccord de celui qui a bien compris et qui ne veut pas de ce chemin. Ce n'est ni une incompréhension, ni un intérêt, ni une peur : c'est un choix, aussi légitime que celui de ceux qui l'empruntent.
Les pièges à connaître
Si les résistances viennent de l'extérieur, les pièges viennent de l'intérieur du mouvement. Six risques particuliers menacent un projet comme celui-ci. Ils sont d'autant plus dangereux qu'ils peuvent venir de personnes sincères. Les nommer maintenant, c'est se donner une chance de les reconnaître quand ils arriveront.
L'élitisme de la perception
Le projet parle beaucoup de syntonie, de perception fine, de cohérence intérieure. Il pourrait sembler suggérer que certains voient mieux que d'autres, et que ce sont eux qui devraient guider les autres. Ce serait une trahison complète. La Sageocratie ne demande pas une élite éclairée. Elle demande que la capacité de percevoir, qui est en chaque être humain, soit cultivée et reconnue partout. Si un jour, une organisation sageocratique se met à parler d'elle-même comme d'une élite spirituelle, économique ou politique, elle a quitté le chemin.
Le perfectionnisme paralysant
Vouloir que tout soit parfait dès le premier jour empêche de commencer. La Sageocratie ne se construit pas en attendant des conditions idéales. Elle se construit dans le réel, avec ses imperfections, ses retours en arrière, ses bricolages. Mieux vaut commencer maladroitement que ne pas commencer.
La fermeture communautaire
Le risque qu'un groupe de personnes qui se reconnaissent dans ce projet finisse par fonctionner en vase clos, dans un entre-soi qui se félicite de sa lucidité et qui regarde les autres comme s'ils n'avaient pas encore compris. C'est exactement le contraire de ce qui est demandé. Un Sageocrate n'a pas vocation à rester entre Sageocrates. Il a vocation à vivre, travailler, élever des enfants, prendre soin de ses voisins parmi tous, et à le faire d'une manière qui rend visible ce qu'il porte, sans le proclamer.
L'instrumentalisation du vocabulaire
Quand un mot devient populaire, il est toujours repris par des organisations qui n'en partagent pas la substance. Cela arrivera. Des partis politiques diront « nous sommes Sageocrates » sans en respecter les principes. Des entreprises mettront « Reliances » sur leurs étiquettes sans transformer leurs pratiques. Un pouvoir pourra même se dire sageocratique au nom d'un référendum gagné à neuf voix sur dix, là où personne ne pouvait faire campagne pour le non ni lire une presse libre. Un tel vote n'est pas le choix d'un peuple : les deux tiers ne valent que si chacun a pu défendre librement le oui comme le non. La réponse est la clarté de ce qui est réellement sageocratique et de ce qui ne l'est pas, démontrée par les faits dans la durée. Le vrai se reconnaît par ses effets, pas par ses étiquettes.
La pression du groupe
Quand c'est la communauté qui reconnaît, confie et accueille, elle peut aussi exclure, juger, surveiller. Un collectif qui se sert de la reconnaissance pour faire plier les personnes a quitté le chemin. Chaque décision qui touche la vie d'une personne doit pouvoir être contestée devant d'autres que ceux qui l'ont prise. Deux règles protègent chacun. Première règle : aucune communauté ne peut refuser à quelqu'un un logement, une reconnaissance ou un accueil à cause de sa naissance, de sa couleur de peau, de sa religion, de sa langue, de son origine, de son sexe, de son orientation sexuelle, de son handicap, de son état de santé ou de ses opinions. Deuxième règle, valable dès aujourd'hui : tant que le peuple n'a pas choisi la Sageocratie, personne ne peut se servir de ce nom pour exiger de vous votre argent, vos biens ou votre temps, ni pour s'occuper de l'éducation de vos enfants. Après ce choix, seule vaudra la loi commune. Et personne, ni avant ni après, ne peut exiger de vous un serment d'adhésion en son nom. Ce qui vous est proposé en son nom reste toujours libre, et rien ne vous est retiré si vous le refusez. Si un groupe exige cela de vous, il n'a rien à voir avec ce projet. Chacun reste protégé par les lois de son pays, et chacun peut partir quand il le veut, en reprenant ce qu'il a apporté.
Faire de l'auteur une figure
L'auteur du livre préside l'association qui fait connaître ce projet, mais n'a aucun titre ni aucune autorité dans la Sageocratie. Ce livre est une proposition, pas une parole à suivre. Si quelqu'un, un jour, parle au nom d'un fondateur, il a quitté le chemin.
Les Reliances portent en elles leur propre dépassement
Ce n'est peut-être pas leur caractéristique la plus visible. C'est sans doute la plus profonde.
Les Reliances ne sont pas conçues pour durer indéfiniment. Elles sont conçues pour rendre un jour leur propre existence inutile. Au début, elles sont nécessaires : une société qui sort à peine d'un système où tout se mesurait en argent a besoin d'un dispositif visible pour reconnaître ce qui jusqu'ici n'était pas reconnu.
Mais à mesure que les générations qui n'ont connu que le nouveau cadre se succèdent, à mesure que reconnaître la contribution réelle devient un réflexe partagé plutôt qu'un dispositif technique, les Reliances perdent progressivement leur utilité. Elles deviennent un échafaudage dont le bâtiment, désormais, se tient seul. Un jour, peut-être, elles disparaîtront, sans drame et sans cérémonie. Non parce qu'on les aura abolies, mais parce qu'on n'en aura plus besoin.
La Sageocratie tout entière a peut-être ce destin : devenir si naturelle qu'on n'aura plus besoin de la nommer.
Ce monde est déjà là.
La transition commence avec chaque personne qui choisit de fonctionner selon ce qu'elle reconnaît comme juste, et d'inscrire ce choix dans une démarche collective organisée. Chaque Sageocrate est un point de transition. La somme de ces points forme la masse critique qui peut, un jour, ouvrir la voie à un choix démocratique : c'est le vote du peuple, et lui seul, qui rendra le basculement légitime.